2050, et l’Homme devient Surhomme…!

Les prouesses technologiques envahissent nos existences, et ce, jusqu’à créer une nouvelle espèce… C’est l’espoir des Transhumanistes et des eugénistes, héritiers d’une idéologie empreinte d’archétypes, développés dans plusieurs thèmes de science-fiction. Cette techno-folie nous mène-t-elle vers un futur où l’homme doit s’adapter face à la supériorité des machines qu’il a créé? Le Cyborg est en marche vers un futur où les clivages sociaux actuels seront démultipliés, nous prévient Daniela Cerqui, anthropologue à l’Université de Lausanne. Mais il faut savoir que nous y sommes, l’homme-machine est déjà en route, laissant son âme sur le bas-coté. Verrons-nous alors surgir, au sein d’une population marginalisée, une nouvelle génération de mutants capables de développer les capacités innés du cerveau humain que les tanshumanistes auraient négligée? Il y aura toujours deux poids et deux mesures au sein de ce monde… et en être conscients ne peut que renforcer notre résistance et ne pas se laisser zombifier… Miléna

 

cyborg2Article :

Par Xavier Filliez

Nous sommes tous des hommes «augmentés».

Prothèses, pacemaker et lentilles de contact nous rapiècent, soulagent nos maux, corrigent nos défectuosités, mettent un peu de moelleux dans la dureté de nos existences de Terriens imparfaits. Mais peut-on s’améliorer jusqu’à changer de nature, devenir plus intelligents, réparables, réanimables après avoir été cryogénisés, post-humains? Et le faut-il?

A la croisée des sciences, une famille de savants répond oui sans complexe. On les appelle les transhumanistes. Issus du terreau de la contreculture américaine des années 60 pour la plupart, souvent nourris aux romans de science-fiction, un peu gourous, un peu prophètes, les transhumanistes sont également des scientifiques aguerris, biologistes, physiciens ou philosophes. Ils ont leurs propres universités, à la Silicon Valley (la Singularity University de Ray Kurzweil) ou à Oxford (le Future of Humanity Institute de Nick Bostrom).

Giulio Prisco, 54 ans, un peu dégarni, des airs de sympathique père de famille, est un transhumaniste invétéré. L’illustré l’a rencontré à Budapest, où il vit. Physicien et ingénieur en informatique, il est un ancien du CERN et a travaillé pour l’Agence spatiale européenne. Il est aujourd’hui consultant dans le domaine de la réalité virtuelle. «Modifier l’homme de façon radicale par l’utilisation des nouvelles technologies est à la fois faisable et souhaitable», dit-il. Avec lui, nous avons brossé le portrait de l’humanité 2.0.

Avant cela, une dose de pragmatisme.

Ce qui rend réaliste le rêve de longévité des transhumanistes est l’extraordinaire puissance déployée aujourd’hui déjà par la convergence de ce qu’on nomme les NBIC, les nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives. L’évolution exponentielle de la recherche dans le seul domaine de l’informatique est édifiante: la puissance des ordinateurs double tous les dix huit mois.

La science-fiction nous a donné mille aperçus de ce que l’humain pourrait être en 2050 et au-delà. De Blade Runner à Minority Report, de Total Recall à Avatar. Comment les transhumanistes nous voient ils évoluer? Quelle apparence aurons-nous et avec quel potentiel? Serons-nous des cyborgs avec un cerveau humain? Au contraire, des corps biologiques renforcés et pilotés par ordinateur? Sommes-nous déjà en train de rompre avec le darwinisme, prêts à modifier notre héritage génétique pour changer d’espèce?

1) UN CORPS JEUNE ET PUISSANT

Nous ne sommes pas incassables, mais réparables. Grâce aux progrès réalisés dans les domaines de la médecine orthopédique, de la robotique et de la cybernétique, on peut même dire que l’homme bionique, qui marie biologie et technique, existe déjà. Dans les laboratoires d’Otto Bock, en Autriche, leader mondial de la prothèse, un jeune homme amputé des deux bras à la suite d’une électrocution a été équipé de prothèses robotisées commandées par la pensée.

CHOISIR SON CORPS

Ce type d’intervention à vocation réparatrice permet de rendre fort comme des robots. Ainsi en va-t-il, plus modestement, des exosquelettes développés par l’Université de Berkeley pour l’armée américaine, qui permettent aux super soldats de porter des charges importantes dans les montagnes afghanes sans se fatiguer. Dans le domaine sportif, le cas Oscar Pistorius, ce sprinter sud-africain équipé de prothèses en carbone, soulève la question de la frontière entre l’homme augmenté par la technique et son concurrent simplement valide. Si le premier court plus vite que le second, est-il avantagé par son handicap? Les records du monde tomberont-ils dès lors à coup d’amputations volontaires et de jambes en alliage léger? Dans un tout autre domaine, la chercheuse hollandaise Jalil Essaidi, qui se considère comme une bio-artiste, a conçu une peau humaine avec de la soie d’araignée, si résistante qu’une balle de pistolet propulsée à 329 mètres par seconde ne la transperce pas. Compilées, ces petites révolutions technologiques, que les transhumanistes voudraient voir appliquées rapidement à tout un chacun, ne sont encore que le discret détonateur de leur propos: l’idée vertigineuse d’être fabriqués plutôt qu’être nés.

RAJEUNIR OU VIVRE MILLE ANS

La médecine anti-âge, elle aussi, connaît un essor fulgurant. Dans ce domaine, les prouesses de la nutrition, de l’hormonologie et de la médecine esthétique sont sans commune mesure avec le potentiel déployé par les recherches en biologie du vieillissement. En 2010, l’Institut contre le cancer de l’Ecole de médecine de Harvard a réussi la prouesse de faire rajeunir des souris. Les chercheurs ont interrompu la production d’une molécule, la télomérase, naturellement sécrétée par les souris et qui ralentit le processus de vieillissement. En la réactivant, les chercheurs ont constaté que des circuits neuronaux endommagés chez les souris cobayes avaient recouvré leurs fonctions, que celles-ci étaient redevenues fertiles et que leurs organes, rate, foie, intestins, s’étaient régénérés. C’était la première fois que l’on constatait le caractère réversible du processus de vieillissement. Scénarisée dans le film L’étrange histoire de Benjamin Button, où le héros (Brad Pitt) rajeunit avec le temps, cette idée n’est encore qu’un fantasme pour l’homme, mais Aubrey de Grey, un transhumaniste britannique, bio-gérontologue autodidacte, sorte de savant fou aux allures de hippie, mène des recherches au long cours en génétique moléculaire et biologie cellulaire pour en faire une réalité. Son projet SENS a identifié sept causes du vieillissement – considéré comme une maladie – et vise l’extension radicale de l’espérance de vie humaine en neutralisant les ensembles génétiques qui causent notre perte. Aubrey de Grey pense que l’homme qui vivra mille ans est déjà né.

DES ROBOTS DANS LE SANG

De l’autre côté de l’Atlantique, aux Etats-Unis, là où le mouvement transhumaniste est né du concubinage entre des informaticiens de la Silicon Valley et des hippies dopés au LSD – deux mondes de tous les possibles, en somme –, un homme incarne cette course à l’immortalité. Ray Kurzweil, 65 ans, informaticien et inventeur de génie, qui a été conseiller scientifique de l’armée américaine, est le gourou mondial du transhumanisme. Sa foi dans les nanotechnologies le fait déjà rêver à des nanobots, des robots de la taille de nos cellules se baladant dans notre flux sanguin et nous maintenant en bonne santé en intervenant à l’échelle moléculaire1. Différentes expérimentations de ce type ont été conduites, au Massachusetts Institute of Technology (MIT) notamment, permettant de combattre le diabète de type I chez les rats. «Vivre plusieurs centaines d’années avec notre corps biologique ou un autre corps que l’on pourra s’acheter? Bien sûr que cela sera une réalité un jour», valide Giulio Prisco. Il est néanmoins convaincu que «notre destin sera, à terme, d’abandonner notre corps biologique». Après nous être déjà partiellement affranchis des limites géographiques grâce à la téléphonie mobile ou à l’internet, ne nous resterait plus qu’à faire tomber l’autre grande barrière nous séparant de l’immortalité: celle de la biologie. Cela pourrait se faire au carrefour de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle.

2) UNE INTELLIGENCE SUPÉRIEURE

La technologie finira par dépasser l’intelligence humaine: c’est le postulat de Ray Kurzweil et des transhumanistes. L’Américain avait prédit qu’un ordinateur battrait un jour le meilleur joueur d’échecs. Ce qui est survenu en 1997 lorsque que DeepBlue l’a emporté, à la revanche, sur Garry Kasparov. Dans le même domaine, le super-ordinateur Watson, signé IBM, qui comprend les questions qu’on lui pose et répond en langage naturel en puisant dans une immense base de données, a déjà gagné au jeu télévisé Jeopardy. Le moment fatidique où les changements technologiques seront devenus si rapides et si profonds qu’on ne peut encore se les figurer (comme un homme de Neandertal n’aurait pu se figurer donner des ordres à un iPhone grâce à un logiciel d’assistance vocale pour lui fournir la recette du moelleux au chocolat) et que cela représentera une rupture dans l’histoire de l’humanité, on le nomme «singularité».

KEVIN WARWICK: UN CYBORG EST NÉ

kevin-warwickDes bancs d’universités aux congrès transhumanistes en passant par les colonnes du Time Magazine, Kurzweil prédit qu’en 2023 les ordinateurs seront plus intelligents que le cerveau humain. Et qu’en 2045 ils auront dépassé l’intelligence collective. Ce pronostic anticipe les conséquences d’un lent processus qui a déjà commencé à bouleverser la société: le rapprochement entre l’homme et la technologie. Jusqu’où l’homme intégrerat-il la machine et vice-versa? Quand et comment, peut-être, fusionneront-ils?

En Angleterre, un cybernéticien aussi intrépide que charismatique du nom de Kevin Warwick, professeur à l’Université de Reading, essaie ni plus ni moins de devenir un cyborg. Il a commencé par s’implanter une puce RFID (à identification par radio-fréquence) dans le bras pour interagir avec son environnement. Le bâtiment où il travaille détecte sa présence, les portes s’ouvrent devant ses pas. Il a ensuite connecté une carte informatique à son système nerveux périphérique, ce qui lui permet de commander un bras robotisé à distance. Son équipe de chercheurs travaille désormais sans relâche à la fusion de l’homme et de la machine: elle a déjà mis au point un robot hybride dont le cerveau est composé d’électrodes et de neurones de rat. Le petit Gordon sait contourner les obstacles et apprend de ses erreurs.

LE MONDE VIRTUEL, NOTRE FUTURE RÉALITÉ?

Pour Giulio Prisco, le secteur des jeux vidéo est un bon point de départ pour faire la démonstration de ce que sera le monde à l’avènement de l’intelligence artificielle. Prenez World of Warcraft, ce jeu médiéval-fantastique à succès. «Les monstres et les personnages qu’on y trouve sont dotés d’une certaine intelligence programmée et, pour l’instant, somme toute très limitée, analyse-t-il. On travaille avec de simples systèmesexperts. Supposons que les personnages soient beaucoup plus intelligents, plus que nous. Aucune loi de la physique ne me dit que c’est impossible.» Autre révolution dans le jeu vidéo: «Le sentiment d’immersion devient de plus en plus réaliste», ajoute Giulio Prisco, citant diverses technologies déjà commercialisées offrant des résultats épatants, comme le Kinect, un périphérique de console de jeux qui permet l’interaction du joueur avec la console sans manette, par la reconnaissance des mouvements de son corps. En Australie, la société EMotiv, active dans les neurotechnologies, commercialise un casque qui lit l’électroencéphalogramme et permet d’interagir avec des ordinateurs. En 2009, un doctorant en bioingénierie médicale à l’Université du Wisconsin envoyait son premier message sur Twitter par la pensée grâce à un casque à électrodes relié à un ordinateur où s’affichait l’alphabet.

L’ORDINATEUR, NOUVEAU MOZART

En bon transhumaniste, Giulio Prisco postule qu’un jour nous aurons «l’équivalent de ces technologies (ndlr: casque à électroencéphalographie ou implants intracrâniens) dans le cerveau. «Un cerveau peut envoyer un message à un ordinateur. Imaginez le même procédé en sens inverse et nous ne sommes plus très loin de la télépathie.» Lorsque ces procédés seront suffisamment évolués, en 2030 avance Giulio Prisco, l’expérience de la réalité virtuelle sera tellement réelle qu’on ne pourra plus la distinguer de la réalité. De la à en faire émerger une super-intelligence au point que la conscience d’être «je», la créativité, l’âme humaine en somme, ne sera plus seulement réservée aux hommes mais accessible aux machines? Que les ordinateurs pourront un jour composer des morceaux de piano, écrire des livres, apprécier une pièce d’art contemporain? Que l’intelligence organique se fondra dans l’intelligence artificielle, interrogent le physiologiste français Jean-Didier Vincent et le docteur en droit Geneviève Ferone dans leur ouvrage Bienvenue en Transhumanie2. A la croisée de deux mondes, les ordinateurs qui deviennent plus intelligents jusqu’à devenir des post-humains eux-mêmes, et les hommes qui s’augmentent, pour intégrer, in fine, les machines qu’ils ont eux-mêmes conçues, on trouve le mind uploading, soit le téléchargement de notre conscience sur un autre support que notre corps.

3) UNE CONSCIENCE DANS UNE MACHINE

Comme quelques autres, Giulio Prisco est convaincu que nous sommes «réductibles à l’information codifiée dans la structure de notre cerveau ainsi que ses propriétés physiques et chimiques». Pour les transhumanistes, copier une personne se résumerait donc à copier l’information contenue dans son cerveau sur un autre support, un super-ordinateur par exemple. «C’est comme si je décidais de transférer un fichier de mon téléphone sur votre téléphone, sauf que, là, le fichier, ce sera moi. Ou vous», commente sobrement le chercheur en empoignant deux smartphones.

CONSERVER SON CERVEAU ET RESSUSCITER

Reconstruire le cerveau pièce par pièce, soit neurone par neurone et synapse par synapse, et fabriquer un cerveau virtuel dans un super-ordinateur: des chercheurs y travaillent déjà depuis un certain temps, comme l’équipe du professeur Henry Markram, à l’EPFL, à l’enseigne du Blue Brain Project. Leur ambition est thérapeutique: mieux cerner et soigner les maladies neurologiques. Or, le potentiel de ces recherches qui restent toujours très éloignées des visées transhumanistes, vu la complexité du cerveau, fait rêver ces derniers. La plupart d’entre eux ne pourront pas bénéficier de ces avancées technologiques. Ceux-là misent sur la cryogénie, soit la conservation des organes à très basse température. Ils confient leur corps – ou leur cerveau seulement – à des sociétés de cryogénisation actives aux Etats-Unis, comme Alcor (www.alcor.org). Ainsi préservés, ils espèrent être ressuscités médicalement le jour où la technologie le permettra. Cinq personnes se sont fait cryogénisées entièrement ou partiellement chez Alcor en 2011. La cryogénie a toutefois certaines limites: tissus et organes s’exposent à une détérioration entre le moment de la mort et l’opération de conservation. Dans les laboratoires de la Brain Preservation Foundation, à Harvard, une récente découverte du professeur Ken Hayworth redonne espoir aux transhumanistes. Il a mis sur pied un procédé chimique de conservation du cerveau à l’échelle du nanomètre qui a fait ses preuves sur les souris. Pour Giulio Prisco, «c’est déjà la clé de l’immortalité».

VIVRE DANS UN ORDINATEUR

Dans dix ans, prédit-il, on pourrait avoir développé l’équivalent de ce procédé clinique sur l’homme. Ce sera alors les prémices du mind uploading, qu’il prévoit pour 2050. «L’homme pourra dans un premier temps évoluer dans une réalité virtuelle quelques secondes grâce à un super-ordinateur. Puis la technologie deviendra de plus en plus abordable. En 2100, il y a une forte probabilité pour que la plupart des gens n’aient plus un corps physique comme on l’entend aujourd’hui. Une copie de vous vivra dans un monde virtuel. Elle pourra, à sa guise, s’acheter un corps biologique, le dernier modèle d’un corps bionique ou rester virtuelle.» Devenir post-biologique, vivre comme des softwares, simuler son environnement avec des technologies de réalité virtuelle – avec les avantages et les inconvénients que cela suppose, copies de sauvegarde, retour dans le temps mais aussi vol de données ou piratage de conscience: cette vision du monde à l’orée de la fin du siècle n’est pas sans rappeler celle imaginée par l’auteur de science-fiction australien Greg Egan dans Diaspora en 1997. «Si l’on est capables de fabriquer des mondes avec des êtres intelligents dedans, on ne pourra plus exclure que nous sommes nous-mêmes des êtres intelligents créés de toutes pièces par quelqu’un», constate Giulio Prisco. Place, alors, aux questions effrayantes que le post-humain pose déjà avec insistance à son géniteur comme une créature à son docteur Frankenstein. Comment accepter l’idée d’abandonner son corps, de changer de nature, de se désincarner? Et, même si la technique nous le permet, le faut-il? «Arrêter d’être un enfant pour devenir un adulte a aussi quelque chose d’effrayant, soutient Giulio Prisco. Moi, je ne regrette pourtant pas d’être devenu un adulte. Freiner le processus de développement scientifique et technologique en cours reviendrait à interdire à un enfant de grandir.»

1 Les utopies post-humaines: contre-culture, cyberculture, culture du chaos, de Rémi Sussan, Ed. Omniscience, 2005.

Bienvenue en Transhumanie. Sur l’homme de demain, de Geneviève Férone et Jean-Didier Vincent, Ed. Grasset, 2011.

ENTRE LA MÉDECINE ANTI-ÂGE ET LA RECHERCHE DE L’IMMORTALITÉ, IL N’Y A QU’UNE DIFFÉRENCE DE DEGRÉ

daniela_cerquiInterview de Daniela Cerqui

Daniela Cerqui est anthropologue à l’Université de Lausanne. Spécialisée dans l’interaction entre l’humanité et les nouvelles technologies, elle a effectué des recherches dans les laboratoires de Kevin Warwick, surnommé l’hommecyborg, à l’Université de Reading (GB). Elle livre son interprétation du processus de fusion entre l’homme et la machine.

En 2012, le transhumanisme est-il mal considéré par les milieux académiques ou est-il devenu intellectuellement acceptable?

L’idée d’améliorer l’espèce humaine est généralement mal perçue par le grand public comme par les milieux académiques si elle a une finalité autre que thérapeutique. Il y a encore quinze ans, dans les laboratoires on taxait le transhumanisme de science-fiction. Dans les universités, ceux qui prennent la parole sur ce thème font de l’éthique appliquée, en termes de bons et mauvais usages. Alors que les transhumanistes se réjouissent des évolutions technologiques et des progrès de la science et attendent que ceux-ci sortent des laboratoires pour s’appliquer à tout un chacun, les ingénieurs pensent que soigner, c’est bien, mais que transcender la condition humaine, c’est mal.

Et vous?

Si l’on prend de la distance sur le plan anthropologique, on se rend compte que, entre la médecine anti-âge d’aujourd’hui et les grandes théories transhumanistes sur l’immortalité, il n’y a qu’une différence de degré, pas de nature. Les chercheurs partent de l’idée qu’entre les quatre murs de leurs laboratoires où ils conduisent des travaux pragmatiques, ce n’est pas leur boulot de réfléchir aux enjeux sociaux des technologies qu’ils développent. Je pense au contraire que, dans la mesure où une technique est la concrétisation d’une vision du monde, l’ingénieur a une énorme responsabilité du point de vue anthropologique.

A-t-on le droit de toucher à notre héritage génétique, bricoler l’ADN, se dupliquer sur une puce électronique?

Ce n’est pas mon rôle de dire le droit. J’essaie d’amener un éclairage sur les orientations que prend notre société. Il faut s’interroger à différents niveaux. Premièrement, le post-humain, loin devant – ou peut-être pas tant que ça – nous interroge sur le moment où nous serons confrontés à une rupture évolutive. Plus proche de nous, il y a un monde intermédiaire qui sera constitué en partie de super-humains, améliorés grâce à des procédés technologiques. Tout le monde ne pourra pas se permettre d’être bionique. Ceux qui ne pourront pas regarderont les autres avec un immense sentiment d’infériorité. Les clivages sociaux actuels seront multipliés par 10 000. Il y aura une sous-espèce. Alors, seulement, on réalisera l’autogoal collectif qu’on a fait. Ce qui m’intéresse dans l’étude du transhumanisme, c’est justement de voir dans quelle mesure les techniques qu’on développe aujourd’hui sont déjà la traduction d’une vision du monde qu’on a en tête. Quel type de société veut-on construire? C’est quoi cette société qui débloque des millions pour payer des recherches afin de rendre les souris plus fortes?

Vous voulez dire que les milieux scientifiques rejoignent les thèses transhumanistes mais n’osent encore pas l’avouer?

Il y a de nombreux chercheurs, à l’EPFL et ailleurs, qui développent des technologies très prometteuses dans divers domaines, biologie, génétique, etc. Ils mettent en avant les applications thérapeutiques de leurs recherches. C’est l’argument vendable. Or, ils songent parallèlement à décliner ces technologies commercialement, dans des secteurs tels que la téléphonie ou l’aérospatiale. La grande force du discours transhumaniste, c’est d’anticiper le fait que les techniques qu’on envisage aujourd’hui pour améliorer l’homme deviendront un jour indispensables.

A partir de quel stade devra-t-on considérer qu’on n’est plus humain?

Je ne sais toujours pas ce que sont les critères d’humanité. Chacun a sa propre définition de l’humain, qui est en partie culturelle et établie selon des critères implicites qu’on ne fait pas l’effort de formuler collectivement. Un anthropologue du futur qui tomberait sur un squelette truffés d’éléments techniques, pacemaker et hanche artificielle, considérerait-il que c’est un exemplaire primitif d’une nouvelle espèce ou un humain à peine amélioré?

L’espoir d’atteindre l’immortalité remet en question le sens même de la vie. Notre existence ne doit-elle pas sa beauté à sa fragilité?

La paléontologie est un mythe fondateur qui justifie la place de la technique dans notre société. Elle dit que l’humain et la technique sont indissociables, que l’homme, dès ses origines, s’est donné les moyens techniques de maîtriser la nature. En tant qu’espèce plus évoluée que les autres, on pourrait mettre les sciences à profit pour rester l’espèce la plus évoluée. Le discours transhumaniste va plus loin. Il dit que c’est notre devoir d’humains de construire une nouvelle espèce qui va nous supplanter à l’échelle de l’évolution.

Cette évolution pourrait nous conduire à vivre totalement désincarné sur une puce d’ordinateur. N’est-ce pas angoissant pour l’anthropologue que vous êtes?

Oui, parce que les anthropologues n’auront plus de travail. Blague à part, ce qui m’inquiète, c’est que notre société, avancée technologiquement et donc qui fixe la tendance, ne veut pas être consciente de la direction qu’elle est en train de donner à l’humanité. Mon ami Kevin Warwick, l’homme-cyborg, avec qui j’ai travaillé durant plusieurs années, est persuadé que l’avenir du post-humain est radieux. Sa solution? Fusionner avec la machine pour garder le contrôle. Ma préoccupation à moi, c’est savoir si nous sommes encore capables de produire un projet de société dans lequel la technique ne soit pas le pilier central.

Vous feriez-vous cryogéniser dans l’espoir qu’on vous ressuscite?

Non, à titre personnel, je n’adhère pas. Mais à titre d’anthropologue, je ne peux que constater qu’il faut arrêter de considérer les transhumanistes comme des illuminés. On parle d’un courant de pensée porté par des gens éduqués, intelligents, qui véhiculent une idéologie à prendre au sérieux au même titre que d’autres idéologies qui ont traversé les sociétés. Ils sont la pointe d’un iceberg dont la partie immergée sont les laboratoires.

Source http://www.illustre.ch

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